Le réseau Internet peut-il aider à construire la démocratie ?

Il ne s'agit pas d'entrer dans le débat - qui existe depuis l'extension d'Internet au grand public - de savoir si Internet est un outil utile pour la démocratie ou s'il est un outil de contrôle et de diversion. Il est bien entendu tout cela à la fois. Tout dépend des usages que l'on en fait.
Nous nous intéresseront plus particulièrement aux effets psycho-sociologiques de ses usages.

Sommaire

  1. La circulation de l'information alternative : un outil pour les militants
  2. Diffusion des savoirs faire contre marchandisation
    • La neutralité du réseau
    • La récupération marchande et idéologique
  3. Surveillance et contrôle
    • Actualité en France
  4. Le piège de la socialisation virtuelle
  5. Le piège de la pseudo-gratuité

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1. La circulation de l'information alternative : un outil pour les militants

Internet permet à des individus ou à des organisations disposant de peu de moyens, de mettre à disposition des informations accessibles à tous ceux qui ont accès au réseau Internet (a minima : dans une bibliothèque publique). En cela l'outil donne le pouvoir de publication à ceux qui en était réduit à imprimer des tracts avec les moyens du bord. Cela permet donc de limiter les effets du pouvoir de l'argent sur la monopolisation des moyens d'information.
Naturellement ces informations alternatives sont noyées dans la masse des informations conformes, qui, à l'image de la société, dominent la toile. C'est ici que les liens entre les sites militants jouent leur rôle essentiel : celui de tisser un réseau alternatif et d'orienter les internautes vers les sources d'informations alternatives.

Notre site compte fin 2009 près de 750 liens externes, disséminés dans nos pages ou - pour certains - regroupés dans les pages de liens.

De plus le courrier électronique permet l'échange et la diffusion d'informations quasiment en temps réel à une grande quantité de personnes. Une attention particulière doit être portée à la mise en valeur d'informations importantes ou urgentes, qui autrement peuvent là aussi se trouver noyées dans la masse. De plus nous vous invitons à prendre l'habitude de chiffrer systématiquement vos messages pour échapper à la surveillance (voir ci-dessous §3).

Internet peut donc être un outil qui facilite le travail militant. Mais Internet ne transforme pas les gens en militants...

La question de la liberté d'expression sur Internet est cruciale, les autres médias de grande diffusion étant déjà quasiment tous sous contrôle. Or il n'y a pas qu'en Chine que cette liberté est menacée, le gouvernement français tente actuellement (depuis 2009) de faire passer des lois de censure et de surveillance aux conséquences gravissimes : mobilisez-vous sans perdre de temps ! (Voir plus bas.)

2. Diffusion des savoirs-faire contre marchandisation

Internet est un moyen de diffuser largement (notamment auprès des gens qui lisent peu de livres) les savoirs-faire nécessaires à l'émancipation et à l'autonomie vis-à-vis des oligarques monopolisant les connaissances et moyens de production. Plus généralement lire notre page : Connaissance et pouvoir : les savoirs-faire, enjeu de la démocratie.
Il permet surtout l'échange d'expérience dans des forums de discussion (tel que On peut le faire) et le travail collaboratif sur des projets (par exemple le développement de logiciels libres).

Mais, revers de la médaille, ceci crée une dépendance vis-à-vis de l'ordinateur : une technologie non maîtrisable par le commun des mortel. C'est pourquoi nous proposons une fiche pratique : gérer soi-même son équipement informatique. Lire aussi : de la démocratie en informatique, et télécharger notre dossier informatique libre.

Plus généralement Internet permet à de simples citoyens de proposer et de diffuser eux-mêmes des contenus, ce qui était jusqu'alors réservé aux médias disposant de moyens financiers (et quasiment tous contrôlés par les puissances de l'argent). Il y a là un potentiel démocratique, qui se trouve menacé par les atteintes à la neutralité du réseau.

La neutralité du réseau

C'est actuellement l'un des enjeux les plus importants en matière de démocratie : assurer que l'acheminement des informations sur le réseau Internet reste égal pour tous. En effet la concentration des opérateurs a amené des rapprochement entre les fournisseurs d'accès à Internet (FAI) et les fournisseurs de contenus. La tentation est alors grande pour ses opérateurs de favoriser leurs propres contenus sur les réseaux qu'ils contrôlent.
Quand aux simples citoyens, fournisseurs eux-aussi de contenu, leur parole se trouverait alors marginalisée. La place qui leur est promise étant celle de simples consommateurs de contenu - tels des téléspectateurs ou des utilisateurs de minitel - d'où l'expression de "minitel 2.0" (lien vers une interview de Benjamin Bayard sur écrans.fr) introduite pour désigner ces projets d'évolution du réseau Internet.
A l'inverse tout un chacun devrait pouvoir transformer aisément son ordinateur en serveur de contenu (de messagerie, etc.).

En savoir plus sur www.laquadrature.net/fr/neutralite_du_Net

La récupération marchande et idéologique

Lorsqu'il s'est ouvert au grand public, Internet était une sorte de paradis où régnait la gratuité, le bénévolat, le partage. Bien vite les acteurs du capitalisme l'ont investi pour en faire un gigantesque hypermarché virtuel, si bien qu'aujourd'hui la partie "bénévole" est devenue marginale, même si elle continue d'exister.

Les outils libres et communautaires ne sont pas eux-mêmes à l'abri de dérivent dès lors qu'il rencontre un large succès. L'illustrent deux exemples bien connus : la base de références cinématographique The Internet Movie Database (imdb) et l'encyclopédie libre Wikipedia.

Imdb est une base de données de films renseignée par les utilisateurs (internautes) eux-mêmes. Des milliers de passionés ont bénévolement rempli cette base jusqu'à ce que, forte de centaines de milliers de titres, elle devienne la principale référence en la matière. C'est alors que ses fondateurs ont accepté l'offre de rachat de la société Amazon (géant de la vente en ligne, ayant commencé avec la vente de produits culturels, DVD vidéo en particulier). Ainsi pour une forte somme, ces fondateurs ont vendus, à une société privée, le fruit du travail communautaire qu'ils se sont approprié. Cela n'aurait pas été possible si ce travail avait été placé sous licence libre.
Imdb continue d'exister et de s'agrandir, mais elle s'est adaptée aux exigences commerciales de la société qui désormais la gère. Un exemple frappant : le genre "film politique" a été supprimé ! (Il n'existe pas non plus dans les rayons des grandes surfaces commercialisant des DVD...)

Wikipedia est un autre exemple de base de données renseignée par les internautes. Là encore c'est la dimension collaborative qui en a fait le succès phénoménal. Devenue source de référence, Wikipedia s'est dotée d'une structure d'évaluation et de modération par les pairs, qui n'est pas sans rappeler ce qui se passe dans le milieu universitaire. Résultat : il est devenue aujourd'hui extrêment difficile d'introduire des idées non conformes à l'idéologie dominante dans l'encyclopédie : les gardiens de l'orthodoxie veillent. Lire, par exemple, la critique et le témoignage d'un contributeur de longue date : Lix.

Un exemple de subversion du réseau par les utilisateurs, et de sa récupération : la sexualité et le Minitel

Avant l'Internet, la France a connu un premier réseau informatique à l'échelle nationale : le réseau Minitel (seconde moitiée des années 1980, jusqu'à son remplacement progressif par l'Internet au début des années 2000). Il ne permettait pas aux utilisateurs de véritablement créer du contenu, ils n'étaient que les consommateurs de services centralisés.

Et pourtant ce sont les utilisateurs qui détournant la première messagerie, mise en place par le journal les Dernières Nouvelles d'Alsace, y ont introduit des discussions et annonces à caractère érotique, ce qui n'était pas du tout prévu par les concepteurs !
Rapidement des sociétés ont exploité cette trouvaille et canalisé les utilisateurs vers de florissants services de "Minitel rose" ; préfiguration de ce que sera la pornographie dominante omniprésente sur l'Internet.
Néanmoins cette mise en réseau aura eu des conséquences importantes et libératrices sur la sexualité, favorisant les rencontres et dédiabolisant nombre de pratiques sexuelles.

3. Surveillance et contrôle

Les moyens dont disposent les grandes organisations (multinationales, gouvernements) leur permettent de mettre en place une surveillance des contenus diffusés sur Internet, des connexions individuelles, des recherches au travers des moteurs et des échanges de courriers électroniques et autres messages. Ceci à des fins commerciales (marketing) et/ou politiques.
Le fichage extensif est aussi l'une des activités les plus lucratives de certains fournisseurs de services Internet, qui tendent à l'hégémonie (position de monopole) mais aussi - et surtout - à l'intégration des services (que l'essentiel de votre usage de l'Internet passe par eux). C'est le cas tout particulièrement de Facebook et de Google.

Facebook utilise non seulement les données que chaque utilisateur lui confie, sur lui-même et sur d'autres personnes, mais de plus :
- rien n'est jamais effacé ;
- les internautes sont tracés à leur insu ;
- même les non-inscrits sont fichés et tracés.

Les grandes organisations disposent aussi des moyens de diffuser à grande échelle des publicités, de fausses nouvelles (désinformation) et de nuire à des sites ciblés (actions dissuasives auprès des hébergeurs, piratage...).
De plus, les technologies avancées (ADSL et Fibre optique) et le gigantisme du réseau ont réduit le nombre d'opérateurs capable d'offrir des services efficaces. Ainsi, les fournisseurs d'accès ADSL et les moteurs de recherches efficaces sont au main d'un petit nombre de grandes entreprises plus ou moins monopolistiques. Ces organisations ont donc le pouvoir matériel d'exercer la censure sur Internet, éventuellement à la demande d'un gouvernement. (Lire par exemple : la censure 2.0 est en marche par Sebsauvage.)

Les associations militantes ne peuvent donc totalement se reposer sur Internet.

Solutions alternatives partielles :
L'herbergeur associatif FDN (membre de Gitoyen) fourni un accès Internet ADSL en dégroupage partiel, à prix coutant.
L'hébergeur indépendant no-log (service de l'association Globenet) fourni encore le service de connexion bas-débit (modem sur ligne téléphonique, 49 Kb/s).
L'association Imaginons un réseau Internet solidaire promeut l'Internet non marchand.
Voir une sélection de liens vers des fournisseurs de services Internet alternatifs.

Il existe des solutions (jamais fiables à 100%) pour rester anonyme et protéger les communications sensibles : voir notre fiche Sécurité, confidentialité et confort sur Internet ainsi que celle consacrée à la confidentialité des courriels.

Actualité de la censure et de la surveillance d'Internet en France

La France semble vouloir dépasser la Chine dans la course aux trophées Big Brother. Les récentes lois et les nouveaux projets de loi (depuis 2009) dits HADOPI 2 et LOPPSI 2 vont restreindre les libertés publiques et individuelles sur Internet au niveaux des pires dictatures de la planètes.
Ces lois sont à l'initiative
- d'une part du lobby du divertissement (major companies (ex: Vivendi-Universal), SACEM, SACD, etc.) qui défend un modèle économique obsolète, et promeut des mesures visant, surperficiellement, à lutter contre le téléchargement illégal - en réalité, visant à rendre les utilisateurs captifs de leurs services ; Voir les DRM.
- et d'autre part des classes dominantes, qui se sentant aujourd'hui menacées, veulent museler l'expression libre sur Internet (ils se justifient en disant : "on peut écrire tout et n'importe quoi sur Internet", ce qui constitue précisément la définition de la liberté d'expression !).

Ainsi, prenant prétexte de lutter contre les "pirates", les "terroristes", les "révisionnistes" et bien entendu "les pédophiles", c'est un dispositif de surveillance et de censure inédit qui a été voté ou qui est sur le point de l'être, notamment :
- installation obligatoire sur chaque ordinateur connecté à Internet d'un logiciel de filtrage ;
- possibilité pour la police d'introduire à distance des logiciels espions sur les ordinateurs individuels ;
- accès rendu impossible, par un filtrage au niveau des fournisseurs d'accès Internet (FAI), à une liste de sites désignés par le Ministère de l'Intérieur (la police) de façon arbitraire et opaque, sans aucune décision de justice (en vigueur depuis le 5 mars 2015).

Ces textes portent également atteinte à l'usage des logiciels libres.

Actualité du filtrage en France sur Numerama.com : Filtrage et Neutralité du Net ainsi que sur le blog BugBrother.

Vous pouvez télécharger sur le site contournerlacensure.net un ouvrage de référence qui présente les différents moyens de contourner la censure, ainsi que des solutions pour protéger votre vie privée. Le site free.korben.info propose aussi des tutoriaux sur ces thèmes.

Pour agir pour les libertés, rendez-vous sur l'un des sites suivants :
http://www.laquadrature.net/fr
http://www.april.org/hadopi
http://www.loppsi.fr

4. Le piège de la socialisation virtuelle

Finalement l'effet le plus massif d'Internet dans notre société - particulièrement chez les jeunes - est d'orienter les internautes vers une socialisation virtuelle. Les "réseaux sociaux" et les espaces virtuels (type second life) sur Internet proposent de trouver des "amis" en ligne et permettent de se donner l'illusion de militer, alors que tout ceci n'existe que de façon virtuelle.
Le succès de ces réseaux est d'autant plus important que les relations dans la vie réelle (in real life = IRL) sont pauvres dans cette société individualiste qui isole les individus. Ce succès repose aussi sur le narcissisme (je me vois, je suis vu, je vois les autres - qui sont à mon image -, donc j'existe !)

A titre d'exemple, nous avons rapporté le résultat de notre exploration du réseau Facebook sur notre forum.
Réécouter l'émission de Zoé Varier (France Inter, Nous autres, vendredi 6 mai 2011) avec les auteurs du livre Facebook m'a tuer.

Beaucoup de gens, notamment les adolescents, investissent donc ces espaces, au point d'y passer l'essentiel de leur temps libre, dans la recherche illusoire de liens sociaux. Ils croient s'y inventer une autre "personnalité", conforme aux normes de ces espaces. Ces espaces virtuels deviennent alors le plus efficace des divertissements (diversion) et le meilleur des contrôles (canalisation et normalisation) de l'activité de la population.
Chez les adolescents, l'enjeu principal de l'usage de ces espaces est l'inclusion ou l'exclusion du groupe de pairs. La participation devient de fait quasi-obligatoire et se transforme en un piège où celui qui n'est pas suffisament réactif - ou ne livre pas en pature aux autres tous les détails de sa vie privée - risque d'être ostracisé.
L'individu absorbé dans cette activité schyzophrénique et illusoire est donc l'individu idéal de tout régime totalitaire puisqu'il désinvesti le monde réel où s'exerce l'activité politique.

Lire aussi Cyberespace et Militantisme par Chomsky, sur les dangers de l'atomisation, de la perte des liens physiques (déshumanisation) et le risque de dissolution des organisations alternatives.
Lire aussi une autre analyse des enjeux de l'Internet, dans le livre (téléchargeable) de Laurent Chemla : Confessions d'un voleur.

5. Le piège de la pseudo gratuité

Aujourd'hui, hormis l'accès à l'Internet, la plupart des services Internet (moteur de recherche, email, chat, réseaux sociaux, partages de photos et vidéos, etc.) sont accessibles sans bourse délier. Cette gratuité paraît tellement évidente que pour la plupart des gens il serait impensable de payer pour de tels services.
Mais sont-ils réellement gratuits ?

Ces services ont un coût pour les entreprises qui les offrent (temps de travail, infrastructure et énergie). Ces entreprises ne peuvent prospérer qu'en générant des revenus publicitaires. Et il ne s'agit pas seulement de faire apparaître des publicités quelconques sur l'écran de l'utilisateur(1). Les publicités se doivent d'être ciblées en fonction de ce que font l'internaute et ses contacts sociaux. Cela signifie que TOUT ce que fait l'internaute en utilisant ces services est enregistré (même le contenu des messages échangés en privés), analysé par de puissantes techniques de data-mining. Cela inclu désormais les outils de reconnaissance faciale appliquées non seulement aux images des caméra de vidéo-surveillance, mais aussi et surtout à toutes les photos postées sur Internet par vos "amis".
Toutes ces informations personnelles ont une valeur marchande et font l'objet de reventes multiples. Les licences d'utilisation de ces services (que très peu de gens lisent) sont conçues pour vous déposséder de tout ce que vous mettez en ligne.

Le coût réel de ces services "gratuit" c'est le renoncement à toute vie privée et la cession sans condition de toutes vos productions et données personnelles. C'est un coût exhorbitant, non seulement pour l'internaute mais aussi pour la société. En effet cette pseudo gratuité génère un modèle de société où la liberté est sacrifiée, où les annonceurs dicteront les lois.
Lire aussi : le prix à payer de la gratuité (sur Framablog).

Nous proposons une liste de services Internet alternatifs, à prix abordable.

« Si vous ne payez pas pour le produit, c’est que vous êtes le produit »

(1) On peut aisément s'en débarasser en installant l'extension Adblock plus pour Firefox.

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