Le futur de L' Internet : centralisation totalitaire ou décentralisation démocratique ?

Cette page traite de l'évolution et des perspectives de l'Internet et de leurs enjeux. Elle fait suite à la page consacrée aux enjeux des usages de l'Internet contemporain.

1. Le PC est mort, vive le PS !

"L'ère du PC est terminée" répètent à l'envie les médias dominants, relayant ainsi une campagne marketing pour les nouveaux dispositifs mobiles connectés (smartphones, tablettes) qui seraient appelés à remplacer les ordinateurs personnels (PC = personal computer).

Il ne croient pas si bien dire, car l'évolution est bien plus importante que le simple remplacement d'un type de machine par un autre (après tout, smartphones et tablettes sont aussi des ordinateurs, et ils sont aussi personnels). Ce qui est en jeu dans l'évolution contemporaine des ordinateurs et de l'Internet, c'est la localisation (et donc le contrôle) des données personnelles et des logiciels. Cette question est indissociable de la question de la neutralité du réseau Internet, de sa centralisation ou de sa décentralisation.

Ce ne sont pas seulement des questions techniques mais - surtout - des questions politiques. De tout temps les évolutions techniques ont été le facteur majeur de l'évolution des structures sociales. Mais les évolutions techniques et leurs applications sont aussi l'objet de choix politiques, d'autant plus lorsque les centres de décisions sont centralisés (oligopoles et oligarchie).

1.1. Retour aux origines

(Voir schéma ci-dessous.)

L'architecture terminal-serveur

Les premiers ordinateurs étaient "nourris" manuellement en logiciels (programmes) et en données par des cartes perforées. Lorsque les premiers écrans et claviers ont étés conçus ils ont constitués des terminaux à partir desquels l'ordinateur central était interrogé.

Lorsque cette architecture a intégré le réseau téléphonique, cela a permis la création du Minitel. Chaque Minitel est un équipement terminal qui reçoit des services depuis les "serveurs Minitel" qui sont centralisés. L'autre aspect de cette architecture est que les utilisateurs sont de simples consommateurs de services qui leurs sont proposés.

Les terminaux ne contiennent aucune données ni aucun logiciel autre que celui qui leur permet de communiquer avec le serveur. Toutes les données et tous les logiciels applicatifs sont sur le serveur.

L'informatique personnelle

D'un autre coté les composants des ordinateurs ont été miniaturisés ce qui a permi la naissance des micro-ordinateurs à usage individuel dits "ordinateurs personnels" (PC). Leur faible coût de production a permis la "démocratisation" des ordinateurs.

"Démocratisation" est la formule consacrée de la novlangue pour signifier la généralisation d'un équipement technologique grâce à la diminution de prix de vente. Ce terme est utilisé partout, aussi bien dans les média dominants, généralistes ou spécialisés, que sur Wikipedia. Il est très représentatif de la novlangue néolibérale car il s'approprie un terme hautement politique pour le vider de son sens politique (pouvoir du peuple).

L'ordinateur personnel contient toutes les données et tous les logiciels applicatifs qui appartiennent à son utilisateur. Les utilisateurs peuvent alors se servir de la puissance de calcul informatique pour créer leurs propres données et logiciels. Toutefois les possibilités de partage et de collaboration restent limitées en l'absence de connexion directe entre les machines.

L'interconnexion des machines (de l'architecture client-serveur à l'Internet)

Dans le milieu professionnel, lorsque les PC ont pu être reliés aux serveurs cela a donné les réseaux locaux (d'université, administrations et entreprises). Ces réseaux fonctionnent en général selon le schéma "client-serveur". (Le "serveur" central délivre un service aux PC "clients".) Toutefois, les logiciels sont le plus souvent installés sur les PC, tandis que les données se trouvent généralement sur les serveurs.

Parallèlement les recherches menées sur les communications militaires ont abouties au développement d'un réseau maillé : Arpanet. Le principe fondamental en était la décentralisation. En effet la fiabilité des communications passe par la capacité de les faire transiter par d'autres relais si un ou plusieurs relais sont détruits. Le réseau décentralisé est à l'opposé du schéma terminal-serveur qui est totalement centralisé.

Finalement, la réunion des réseaux locaux professionnels et des PC des utilisateurs individuels, selon le principe du réseau décentralisé, a donné naissance à l'Internet mondial. Décuplant les possibilités de partage et de collaboration entre les individus.

Toutefois ce réseau n'est pas parfaitement décentralisé car :

évolution de la répartition et du partage des ressources informatiques
Notes concernant le schéma :

1.2. L'évolution contemporaine de l'Internet

Depuis sa création, l'Internet est devenu accessible à un nombre toujours plus important de personnes. Mais s'est-il pour autant "démocratisé" ?

L'Internet a subi deux inquiétantes évolutions parallèles : le contrôle accru et la centralisation accrue.

L'Internet sous contrôle

Internet a apporté aux utilisateurs une liberté nouvelle : celle de pouvoir partager largement entre eux leurs créations, leurs opinions et leurs informations.
Cette liberté a effrayé les gouvernements qui non content d'appliquer à l'Internet les lois déjà en vigueur en ont concocté toute une série pour tenter d'en contrôler et d'en restreindre l'usage. En effet jusqu'alors la diffusion de l'information était pour l'essentiel aux mains du "parti de la presse et de l'argent", donc largement sous contrôle.
En même temps les lobbies de l'industrie du divertissement pèsent de tout leur poids pour empêcher l'exercice de l'une des libertés essentielles qu'a apporté l'Internet : celle de partager. En effet ce sont des dinosaures que l'évolution technologique (permettant la duplication des oeuvres à coût quasi-nul) condamne à l'extinction.

Il s'agit même d'un changement de système technique (passage de la société industrielle à la société de l'information) qui rend possible la fin du droit d'auteur et même la fin du capitalisme.

Pour faire passer les mesures de contrôle, de surveillance et de censure de l'Internet sans susciter l'opposition massive de l'opinion publique, les gouvernements se sont appuyés sur le trio gagnant : "pédophilie"-"terrorisme"-"piratage". Mais ces velléités de contrôle resteraient lettre morte si l'Internet était véritablement décentralisé.

L'Internet en voie de centralisation et de concentration

Le phénomène capitaliste de la concentration des capitaux, le gigantisme des infrastructures, l'appétit forcené des régies publicitaires et des gouvernements pour les données personnelles - mais aussi le comportement moutonnier de la grande majorité des utilisateurs - est en train de conduire à une centralisation des services Internet à l'échelle mondiale. Les nouvelles (ou anciennes) multinationales de l'informatique tendent non seulement au monopole dans leur domaine mais aussi à l'intégration des services, afin que l'essentiel de l'usage de l'Internet passe par eux. Deux noms donnent une idée de l'ampleur du phénomène : Facebook et Google.
La concentration concerne aussi les fournisseurs d'accès (à l'image de celle des opérateurs de téléphonie mobile - en France ce sont d'ailleurs quasiment les mêmes).

Cette centralisation rend beaucoup plus simple la surveillance et la censure de l'Internet. La concentration fait aussi peser une menace sur la neutralité de l'Internet (l'accès de tous et à tout dans les mêmes conditions).

1.3. Les futurs possibles de l'Internet et des ordinateurs

Le retour de l'architecture terminal-serveur

Cela porte le joli nom de "l'informatique dans les nuages" (Cloud computing). Les grandes sociétés de l'Internet ont initié un mouvement pour susciter l'adhésion à une nouvelle série de services : l'hébergement dans leurs serveurs des données et des applications logicielles des entreprises comme des particuliers. Selon cette architecture, l'utilisateur n'aura plus besoin que de disposer d'un terminal, au travers duquel il accédera à ses données et aux logiciels en ligne qui lui seront proposés. C'est ainsi ce que propose le nouveau système d'exploitation ChromeOS (ou Android) proposé par la société Google.
Ce terminal sera par excellence l'un des nouveaux dispositifs mobiles connectés (smartphone, tablette). Le "buzz" médiatique sur le thème de "l'ère du PC est terminée" est en réalité une campagne marketing pour le modèle terminal-serveur.

L'utilisateur perdrait ainsi progressivement tout contrôle et toute initiative, au profit de quelques entreprises. Ce serait un pas décisif vers la centralisation, mais d'une façon qualitativement différente de ce qui se fait aujourd'hui puisqu'il s'agit de la migration vers le centre du réseau du contenu des ordinateurs personnels.

L'aspect complémentaire de cette évolution est le verrouillage des ordinateurs, par le contrôle des applications disponibles et autorisées à s'y lancer. Ceci a d'abord été conçu par Apple sur ses smartphones, mais gagne maintenant le monde des PC. Lire sur ce sujet : le PC est mort pour laisser place à des prisons dorées ?

La centralisation et les dispositifs législatifs, en particulier les restrictions considérables découlant de l'application de plus en plus restrictive du droit d'auteur auront pour conséquences de limiter drastiquement les possibilités pour les utilisateurs de créer des oeuvres et de les partager (lire aussi : comment la dictature numérique se met en place). L'utilisateur redeviendrait alors ce qu'il n'aurait jamais du cesser d'être : un simple consommateur de services (d'où l'expression de Benjamin Bayard : "minitel 2.0").

Le retour à la philosophie d'origine de l'Internet

A l'opposé de l'option précédente vers laquelle nous poussent les gouvernements et les oligopoles, les militants de l'informatique libre sont en train d'élaborer les outils techniques (voir § suivant) qui permettraient de réaliser finalement l'architecture prévue à l'origine pour le réseau Arpanet devenu Internet : la décentralisation.

Le principe en est celui du "peer-to-peer" (échange entre pairs), jusqu'à présent popularisé par les outils d'échanges de fichiers parfois "piratés", mais qui devrait s'appliquer à tous les services, y compris à l'accès à l'Internet et à la gestion des noms de domaines. Il ne s'agit plus simplement d'échanger des données mais de mettre en commun les ressources des ordinateurs connectés : les applications sont distribuées sur l'ensemble des machines personnelles connectées qui sont parties prenante du service. Ces machines seront donc des "serveurs personnels" (PS = personal (web) server). C'est exactement le mouvement opposé à celui de l'option précédente : la migration vers les ordinateurs personnels (devenus serveurs) du contenu des serveurs centralisés.
Chaque serveur personnel contiendra donc toutes les données personnelles de son utilisateur, ses propres logiciels libres et une série de logiciels libres réalisant les services distribués.

Cette architecture, l'informatique distribuée - à base de logiciels libres -, serait celle qui assurerait à chacun le contrôle de ses données personnelles (confidentialité de la vie privée), le choix de ses outils logiciels, la possibilité d'accéder à des services qu'il serait impossible de censurer de façon centralisée. Mettant tout le monde à égalité et assurant la liberté d'expression, cette architecture favoriserait l'avènement d'une société démocratique.

Autant dire que sa mise en place rencontrera une opposition farouche de la part de l'oligarchie internationale qui nous gouverne. Pourtant l'adoption par un nombre suffisant d'internaute de ces dispositifs pourrait créer une situation rendant inopérante les tentatives de suppression de cet Internet libre. Si la simplicité et la fiabilité des matériels et logiciels est ici essentielle, la sensibilisation de l'opinion publique, au delà du cercle des militants de l'informatique libre l'est tout autant.

2. Faire des choix

"Which side are you on, which side are you on ?"* Florence Reece, Harlan County miner union.
* Dans quel camp êtes-vous ?

Il existe déjà des réalisations expérimentales pour des logiciels libres de services Internet distribués : moteurs de recherche, réseaux sociaux (voir une présentation animée en anglais des DSN), dispositif de navigation anonyme (TOR) et même une monnaie numérique décentralisée : le Bitcoin.
Du matériel libre, adapté à ce projet commence à voir le jour : des serveurs miniatures capables de se connecter entre eux par un dispositif sans fil (ex : la FreedomBox), des circuits électroniques polyvalents (ex : Arduino), des imprimantes 3D utilisées collectivement dans des "fab labs" (ateliers de fabrication).
Remarque : le matériel libre ne se limite pas au domaine informatique.

Nous devons simultanément agir sur le terrain technique (en développant les solutions techniques, en les adoptant, en les faisant adopter par le plus grand nombre) et sur le terrain politique.
Si nous n'agissons que sur le terrain technique, nos outils seront bientôt interdits par les dinosaures de l'ère industrielle et par les gouvernements totalitaires. Si nous n'agissons que sur le terrain politique, entre-temps les solutions techniques terminal-serveur s'imposeront à tous.

Chacun d'entre nous, quelque soit ses compétences, peut agir :

En tant qu'utilisateur

Les dispositifs techniques qui nous poussent à la fois vers l'architecture terminal-serveur et vers un monde d'ordinateur bridés par des DRM sur lesquels nous n'aurons aucun contrôle, nous devons et nous pouvons nous en passer. Bien souvent il existe déjà des alternatives, sinon distribuées au moins libres.

Avons-nous besoin d'un lecteur de e-book DRMisé pour lire des livres numérisés ? Un logiciel libre de lecture de PDF fera l'affaire.
Avons-nous besoin d'un smartphone pour communiquer ? Un simple téléphone mobile ou non suffit.
Avons-nous besoin de stocker nos données dans "les nuages" et d'utiliser des logiciels en ligne ? Occasionnellement cela peut être utile, mais au quotidien nous pouvons faire cela sur notre ordinateur personnel, équipé d'un système d'exploitation libre et de logiciels libres.
Avons-nous besoin d'un dispositif mobile pour rester connecté à Internet en permanence ? Quoiqu'il en soit déjà quelques tablettes commencent à être équipées de systèmes d'exploitation libre. Elles seront bientôt plus nombreuses.
Google, Yahoo et Bing ne sont pas les seuls moteurs de recherche au monde. Facebook n'est pas le seul réseau social, MSN-Skype n'est pas le seul réseau de messagerie instantanée. Des alternatives libres, respectueuses de notre vie privée existent. Et bientôt les applications distribuées seront suffisamment fiables pour être utilisées massivement. Voir notre fiche "l'écosytème informatique".

L'Internet peut être un formidable outil pour la créativité, le partage et la démocratie, si nous savons en éviter les pièges.

Pour vous aidez à faire vos premiers pas (et les suivants) vers l'informatique libre, nous avons rédigé une fiche accessible aux débutant. D'autres fiches pratiques la complètent, formant notre dossier informatique libre.

En tant que développeur

En investissant notre énergie et nos talents dans les matériels, systèmes d'exploitation et logiciels libres qui seront nécessaires pour ce projet.

En tant que citoyen

En nous organisant collectivement pour faire échec aux tentatives de censure d'où qu'elles viennent, qu'elles soient techniques ou politiques. En soutenant les associations qui ont déjà entrepris cette tâche.

En nous informant et en faisant circuler cette information, en la faisant comprendre.

Principales sources d'informations :

Framablog www.framablog.org Blog de l'association Framasoft. Recense et traduit des articles sur l'informatique libre , présente et future.
La Quadrature Du Net www.laquadrature.net/fr Association de défense des libertés numériques.
Owni owni.fr Presse en ligne alternative, axée sur les questions de société et de culture numérique. (Les publications se sont arrêtées fin 2012, les archives restent accessibles.)
Autonomo.us autonomo.us Groupe de reflexion sur les enjeux liés aux services web.

Plus de liens concernant l'informatique libre : ici.

Conclusion

Déjà les ordinateurs ne sont plus seulement dans nos bureaux ou dans nos poches. Ils sont aussi dans nos voitures, nos avions, et même dans notre corps (prothèses auditives par exemple). Demain les ordinateurs seront dans une grande partie des objets de notre quotidien et de plus en souvent dans notre corps. C'est pourquoi il est essentiel que nous en ayons le contrôle, que nous puissions savoir ce qu'il font vraiment, que nous puissions les désactiver, que nous puissions les adapter ou les faire adapter à nos besoins (sinon c'est nous qui devront nous adapter à des choix fait par d'autres).
Nous, le peuple ("les 99%"), nous pouvons décider de l'avenir de l'informatique, et à travers cela de l'avenir politique de nos sociétés. Cela suppose au minimum un Internet libre : la lutte ne fait que commencer. Et c'est maintenant ou jamais.

Sélection d'articles essentiels :

La guerre qui vient contre l'informatique généraliste, traduction - par framasoft - de la conférence de Cory Doctorow (donnée le 27 décembre 2011 au Chaos Computer Congress) : "The coming war on general purpose computation"

Stallman avait raison depuis le début, traduction - par framasoft - d'un article de Thom Holwerda (publié le 2 janvier 2012 sur osnews.com) : "Richard Stallman was right all along"

Sans médias libres, pas de liberté de penser, traduction - par framasoft - de la conférence de Eben Moglen (donnée le 4 mai 2012 à Re:publica) : "Why Freedom of Thought Requires Free Media and Why Free Media Require Free Technology"

L'Internet, c'est un truc de hippies, par Laurent Chemla (publié le 12 décembre 2012 sur owni.fr)

"En laissant faire, après que les États ont senti le vent du boulet à ce point, je ne crois pas qu’on ait avant longtemps une nouvelle chance de garantir les libertés publiques si nous ne nous battons pas pour conserver celles que nous ont offertes de vieux soixante-huitards utopistes. Sinon nous aurons un réseau reterritorialisé, sous le contrôle de pouvoirs qui préfèrent la pérennité de leur main-mise au bonheur de leur peuple. Et parce qu’Internet n’est pas contrôlable par des démocraties, nous aurons des dictatures à la place." Laurent Chemla.

 

Page créée en janvier 2012.


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Mouvement International pour une Ecologie Libidinale (M.I.E.L.) - www.ecologielibidinale.org - Dernière mise à jour le 10 février, 2012
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