Décroissance et écologie libidinale

La décroissance (par opposition à la sacro-sainte croissance du P.I.B. de nos idéologues) est un concept qui remet en question de façon radicale, non seulement notre système économique, mais au-delà, les fondements même de la société de consommation.
Par delà l'idée commune d'écologie, en quoi l'écologie libidinale se définie-t-elle nécessairement en lien avec la décroissance ? En quoi l'idée de décroissance s'enrichie-t-elle de l'idée de libido ?

1. L'unité du vivant

L'écologie libidinale est un principe humaniste : l'homme est vivant, c'est à dire qu'il appartient à la nature biologique. L'homme est une partie de la nature, la nature nous englobe, nous devons donc vivre en harmonie avec celle-ci. Toute atteinte à la nature a forcément une répercution sur l'être humain.

Pourtant depuis des siècles, la société occidentale se fonde sur le principe que l'homme domine/dompte la nature (la nature autour de lui mais aussi la nature en lui : la répression des instincts). Ainsi aujourd'hui le mot "environnement" est largement véhiculé par le discours idéologique dominant, ce qui a pour but de masquer la notion d'écologie. Un amérindien disait : "Ce que vous [les blancs] appelez "environnement" c'est ce qu'il reste de la nature une fois que vous avez tout détruit." L'idée même d'environnement (ce qui environne), lorsqu'elle s'applique à la notion de nature, suppose que l'homme se pense distinct de cette nature. En effet selon la conception écologiste, l'homme ne peut être environné par la nature puisqu'il fait partie lui-même de la nature : il est donc dedans. C'est la conception judéo-chrétienne d'une nature mise à disposition de l'homme, être unique, pour qu'il l'exploite, qui est la cause première de la dégradation de cette nature par nos sociétés. C'est à partir de cette conception que l'on peut dire que ces sociétés humaines ont mal tourné. A l'inverse certains sociétés dites "indigènes" ont maintenu un rapport équilibré avec la nature qui leur a permi de survivre jusqu'à aujourd'hui sans épuiser leurs ressources naturelles.

La biologie telle qu'elle est abordée dans nos sociétés est melée de physique, de technologie. Elle véhicule une vision mécaniste du vivant. (Sans même parler des délires des transhumanistes, eugénistes post-modernes, qui rêvent d'un être humain "amélioré", greffé de nanotechnologies et génétiquement manipulé.)
L'orgone, énergie vitale universelle (conceptualisé en Occident par le psychanalyste Wilhelm Reich), rend compte de l'idée d'unité du vivant. C'est pour nous ce qui dans le vivant est irréductible au mécanique. Et qui en même temps peut être étudié scientifiquement. L'approche de Reich s'oppose à la fois aux visions mécanistes et aux visions mystiques fondées sur l'irrationnel.

2. Une humanité malade, un monde à repenser

Notre approche tout comme celle des mouvements en faveur de la décroissance procède du constat que l'humanité est gravement malade. Ceci n'est pas une métaphore mais bien à comprendre littéralement, d'un point de vue clinique.

Névrose et peste émotionnelle sont les troubles mentaux les plus répandus de notre civilisation, ils résultent notamment de la répression de la sexualité qui est la négation de la nature en nous-même. Et leurs conséquences sur les relations sociales et sur la structure de la société sont désastreuses, le fascisme étant la forme socialement organisée de la peste émotionnelle.

Aliéné dans son esprit et dans son corps, l'homme des sociétés totalitaires (y compris celles qui se donnent comme "démocratiques") ne peut que agir d'une façon destructrice. Ceux qui sont à même de faire ce constat se rejoignent pour chercher d'urgence une solution pour s'en sortir. De là est née l'idée de décroissance (déjà dans les années 1970). La société est à repenser à partir d'une autre vision du monde, de l'humanité, du vivant. Il devient urgent non seulement de nettoyer la planète mais aussi de déconditionner les esprits, d'une manière non violente. La décroissance appartient à la critique radicale.

3. Contre la société de consommation, l'esprit de 68

L'humanisme cela consiste à se construire comme indifférent à l'égard des choses. Les produits peuvent avoir une utilité. Mais dans la société de consommation, les produits sont investis (par la publicité) d'une valeur symbolique, sans rapport avec leur valeur utilitaire. Ils deviennent les moyens de se valoriser aux yeux des autres dans la société. Du point de vue humaniste, la quête du bonheur passe par l'investissement de la relation à l'autre, relation qui passe par les corps, et non par le recours aux marchandises qui déshumanise. Etre ensemble c'est être ensemble charnellement, c'est investir notre corps et celui des autres, c'est à dire ce qui fait de nous des être humains incarnés.

Cette perspective se situe dans la continuité de la dénonciation de la société de consommation née dans les années 1960 ("l'esprit de 68", qui a été ensemmencé par la pensée de Wilhelm Reich, de Herbert Marcuse, de Jean Baudrillard, des situationnistes, entre autres).

En 1968, l'espoir d'une transformation sociale était encore largement partagé, aujourd'hui la situation est beaucoup plus grave dans les têtes comme sur la planète.

D'autant que la plupart des anciens soixante-huitards ont été acheté par la consommation. Peu sont, comme René Riesel, restés dans la contestation radicale.
Aujourd'hui les gens se sentent plus libres qu'en 1968. Il est vrai que le féminisme a beaucoup apporté dans les années 1970. Toutefois le contrôle de l'état sur les "moeurs" ne s'est relaché qu'en apparence, abandonnant le terrain de la moralité pour passer sur le terrain médical et sécuritaire. De plus c'est maintenant le capital qui oriente les conduites intimes. Certes, les femmes ont plus de droits mais elles sont contraintes de s'épiler, de souffrir dans les chaussures et les sous-vêtements qui sont conçus pour elles (consommation de masse)... et cela croient-elle "c'est [leur] choix" : cela s'appelle la soumission librement consentie. Tout cela pour "être séduisante", c'est à dire être une femme-objet telle que le dénonçait les féministes des années 1970 : sur ce point il faut reconnaître l'échec du mouvement féministe. La publicité a réussi à faire coincider l'image de la "femme libérée" avec l'image de la femme-objet. Les errances contemporaines de ce qui reste du mouvement féministe augurent peu d'émancipation dans cette perspective.

4. L'aliénation dans notre corps même

L'idéal contemporain du corps véhiculé par les images et le discours médiatique (publicitaire, technoscientiste...) est la machine. Lisse (rutilente), sans odeurs, sans transpiration, ne vieillissant pas, à la sexualité mécanique (cf. la pornographie dominante, premier et seul accès à la représentation de la sexualité pour la plupart des jeunes dans notre société) ainsi se présente l'idéal du corps. C'est à dire comme négation totale du vivant, comme négation de la nature biologique, de la sexualité vivante.

"La pub est à ce point sexiste qu'elle en devient asexuante. Elle exprime un désir inconscient de désexualisation du sexe : une sexualité sans amour voir même une sexualité sans sexe." Paul Ariès dans Putain de ta marque !, éditions Golias, 2003.

Nous aliénons notre corps en pensant que cela relève de notre "personnalité". En réalité cela ne fait que refléter notre haine de la nature, qui traduit notre peur de la nature. Du point de vue Reichien cela résulte en particulier de la répression sexuelle.
L'épilation est un parfait exemple de cette négation de la nature, du naturel, du corps biologique et également de la sexualité.
Le militantisme, pour nous, cela commence par assumer son propre corps biologique : ses poils, ses odeurs, ses rides... reconquérir le droit de s'assumer en tant qu'être vivant sans être stigmatisé.

La publicité nous incite à lutter contre notre nature (pour écouler les produits de consommation). Résister aux régimes minceurs, à la chirurgie esthétique ou à l'épilation, cela a aussi pour conséquence la décroissance du marché du corps, lequel génère d'énormes profits pour quelques multinationales du cosmétique (donc renforce leur pouvoir) et une pollution considérable.
L'écologie libidinale invite à un investissement du corps qui ne peut rien faire gagner au capital. La consommation se base sur la frustration permanente : la publicité entretient la frustration - tout en faisant l'apologie du plaisir sexuel - et pousse à un investissement libidinal des produits. Tandis que des individus sexuellement satisfaits ne sont pas poussé par la pulsion de consommation, ni par le besoin d'accumuler argent et pouvoir.

Ainsi notre combat pour une révolution sexuelle rejoint indéniablement la lutte pour la décroissance.
Penser la décroissance sans penser l'écologie libidinale conduirait à une vision ascétique de la décroissance*.

*L'idée que l'épanouissement sexuel est nécessaire à l'équilibre mental entraine un malentendu avec certains militants de la décroissance qui confondent plaisir sexuel et sexualité publicitaire. Pour eux, critiquer la publicité et ses messages incitant au plaisir immédiat s'associe avec la critique du plaisir charnel. De cette confusion naît une conception ascétique (monacale) de la décroissance. Or tout au contraire le plaisir véritable est aux antipodes du plaisir mis en scène par la publicité.

La décroissance ne vise pas seulement la sauvegarde de l'environnement physique, elle est aussi une lutte contre l'aliénation, pour décoloniser les esprits.

Un autre exemple est celui de l'alimentation. La société de consommation offre des produits alimentaires à très bas prix afin que les pauvres continuent de se sentir libres (de consommer). Cette "malbouffe" non seulement nuit à la santé mais elle détériore le goût. Les produits de base insipides sont relevés par des sauces ou des exhausteurs de goût (ex: le dangereux glutamate E621). En définitive des générations entières ne connaîtront jamais le goût des produits naturels et sains.

Le goût, la sexualité, le jugement, cela se construit. Il y a aliénation lorsqu'ils ne peuvent se construire faute d'objet stimulant. Un corps sain, non aliéné, est un corps dont les goûts sont dirigés par les besoins. Ainsi une sexualité non aliénée est une sexualité où besoin, désir et réalisation sont en adéquation. Ce que Reich nomme autorégulation ou économie sexuelle.

Conclusion : réfléchir pour agir dans la bonne direction

Comment aujourd'hui, face à la catastrophe écologique et humaine, éviter le développement de la violence et des totalitarismes ? Peut-on encore vivre librement sur cette terre ? Pourra-t-on construire des réseaux alternatifs sur une planète asservie et ravagée ?
Jusqu'à quel point les individus aliénés de notre société se croient-ils libres ? (L'illusion de la liberté est le principal pilier sur lequel repose l'idéologie "libérale".) Cette illusion combinée à la résignation (le manque d'espoir) renforce la soumission volontaire.
Seules les utopies émancipatrices peuvent redonner l'espoir et une direction à suivre. L'utopie est l'antidote à l'idéologie totalitaire. La décroissance est une utopie.
Notre tâche la plus urgente est de travailler à la désaliénation. Seul un homme non aliéné peut prendre pleinement conscience de la situation, des moyens pour créer les conditions de l'émancipation et ainsi reprendre espoir et agir.
Freud a montré que la répression de la sexualité infantile inhibe le développement de la pensée et est à l'origine des névroses et du mysticisme, de plus Reich a montré que la répression sexuelle peut aussi conduire à la peste émotionnelle qui mine la société et répand la haine et le fascisme.
En définitive la sexualité non aliénée reste l'élément moteur le plus subversif, c'est à dire le plus à même de renverser l'ordre idéologique morbide établi en allant dans le sens d'une morale favorable au vivant.

 

Nous avons contribué aux deuxième et troisième volets de la série de films documentaires sur la décroissance produit par Utopimages.

Ce texte complète notre introduction au point de vue psychique sur l'écologie.

A lire aussi : le développement durable c'est le problème, pas la solution, par Thierry Sallantin.


Mouvement International pour une Ecologie Libidinale (M.I.E.L.) - www.ecologielibidinale.org - Dernière mise à jour le 16 septembre, 2016
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