Chez les AA

(article paru dans la revue Sexpol n°17, octobre 1977, pages 32 à 35)

Quinze jours à la maison-mère de l'AAO, à Friedrichshof près de Vienne, c'est pas rien à raconter ! Et puis, d'abord, fallait le faire : fallait être concerné comme l'est Jean-François, animateur du LOG, qui livre ici ses impressions par touches subjectives.
Ça va maintenant faire la cinquième ou sixième fois qu'on parle de l'AAO dans Sexpol ; il manquait encore un témoignage direct comme celui-ci pour répondre à la curiosité de nos lecteurs - d'ailleurs souvent manifestée à ce sujet. Ben voilà.

L'AAO résulte de la fusion de la commune AA qui était installée à Vienne et à Friedrichshof (40 km de Vienne) et de communes qui l'imitaient (Berlin et Genève, au début). Les « AA » définissent leur originalité par six principes de vie :

  1. selbstdarstellung ou représentation de soi-même
  2. libre sexualité
  3. propriété collective
  4. prise en charge collectivement des enfants
  5. production et travail communs
  6. démocratie directe.

Pour moi l'originalité principale résidait dans le mariage entre la vie communautaire et la psychothérapie.

La Selbstdarstellung (ou S.D., ou représentation de soi-même)

C'est la forme privilégiée de la thérapie dans toute l'AAO. Le principe en est simple : le groupe se réunit et chacun va au milieu, « sur le tapis », comme on dit, pour parler ; et parler ce n'est pas discourir, c'est laisser monter l'émotion qui vous a fait venir au milieu, la sentir le plus profondément possible, dans la voix comme dans le corps ; bien souvent cette émotion en appellera d'autres, y compris des émotions infantiles refoulées qui ont causé des traumatismes. C'est en ce sens qu'il s'agit véritablement d'une thérapie tout aussi valable à mes yeux que la bio-énergie, la gestalt ou tant d'autres.

Pour moi la SD fut une rencontre-flash. Pendant assez longtemps j'étais partagé entre deux choses que je croyais inconciliables : d'une part, le plaisir des improvisations, le jeu avec ses sentiments, que je trouvais dans les cours de théâtre ; d'autre part, la prise en compte explicite de l'inconscient, l'étude des « problèmes », comme on dit, que je trouvais dans les groupes de psychothérapie. La SD, c'est un peu le mélange de tout ça.

Comparons un peu avec la bioénergie que je connais mieux.

- On ne se sert pas d'exercices ou de positions de stress chères à la bio-énergie qui, à mon avis, facilitent bien les premiers déblocages. J'ai l'impression qu'alors qu'un week-end de bio-énergie peut produire des changements importants, un week-end isolé de SD ne peut guère amener qu'un prise de conscience de ses propres impuissances.

- La SD est à la fois thérapie et communication. Elle doit être intéressante à la fois pour celui qui est sur le tapis et pour ceux qui regardent. Dans une bonne SD, on ne doit pas arrêter de parler de manière à être compris de tous les gens présents alors que souvent, quand quelqu'un « part bien » en bio-énergie, il ne se soucie plus du tout de ce qui peut se passer autour de lui, ses gestes sont quelquefois incompréhensibles aux autres comme à lui-même ; ses paroles défilent quelquefois aussi peu logiquement qu'un rêve. « Ça analyse » diraient d'autres. C'est un peu comme si le traumatisme s'était inscrit quelque part dans la tête et dans le corps comme sur une bande magnétique et que cette bande tout d'un coup se mette à se redérouler effaçant au moins partiellement le traumatisme. A Friedrichshof, on m'a dit que la bio-énergie était à ce point de vue une technique « complètement asociale » car elle se soucie bien peu de la communication.

- La SD sert à tout. C'est là-bas un moyen peu universel de régler les problèmes. « Tout se règle autour du tapis » : les changements de groupe, le choix des guides des différents groupes, les conflits internes, les débats d'orientation, les querelles personnelles, les choix des chefs dans le travail...

- Enfin, on pense là-bas que toutes les thérapies de groupe sont soit nulles, soit très limitées, selon les avis (soit même renforçant les défenses émotionnelles) si elles ne sont pas liées à une pratique de vie. Problème vieux comme Reich au moins.

Les analyses ou SD individuelles

C'est le second aspect de la thérapie de l'AA : la personne est allongée seule avec un guide et laisse monter ses émotions, fortement encouragée par le guide. Apparemment rien de très différent des séances d'analyse individuelle de la bioénergie, de la thérapie Radix ou de la végétothérapie. En fait c'est un peu différent à mon avis. Tout d'abord les guides (c'est comme ça qu'on appelle là-bas l'analyste et cette différence de terme n'est sûrement pas neutre) m'ont apparu comme très directifs. Ils tiennent à ce que tout soit toujours verbalisé, à ce qu'on reste dans la posture physique qui est censée faciliter le mieux l'analyse ; et surtout ils ont toujours un « truc » pour relancer ou orienter l'analyse : baiser son père, baiser sa mère, tuer son père, tuer sa mère et ça peut durer longtemps.

A noter que grâce à ces trucs, beaucoup de gens peuvent tenir la place de guide, il n'y a pas besoin d'une très longue formation. Bref, tout peut sembler aussi proche de la « rééducation comportementale » que d'une sorte de psychanalyse que Freud qualifierait de sauvage, avant d'avoir une attaque. Walter, un des plus anciens de l'AA, me dira : « Dans le terme Analyse Actionnelle, le mot analyse est très douteux ; il serait à rappeler l'analyse caractère de Reich ; en fait, c'est surtout le prolongement de l'actionnisme d'Otto Muehl ».

La « Parabole AA »

C'est un peu un digest de l'analyse Actionnelle : comment se déroule une thérapie. Rien de contradictoire avec Freud ou Reich mais si c'est pris au pied de la lettre, j'ai peur d'attitudes ultra-simplistes. Il y a quelque temps les communards étaient divisés en groupes selon l'endroit de la parabole qui correspondait à leur avancement dans la thérapie. Maintenant ce système est heureusement abandonné.

Un point quand même me travaille : c'est la très faible place faite à la peur ; elle ne fait pas partie de la parabole. Dans une discussion, Thérèse Panetsopoulos, qui dirige le « travail de conscience », me disait : « la peur, c'est uniquement de l'agression déguisée ».

Moi, je ne crois pas. Je crois que la Peur est quelque chose de très fondamental dans les traumatismes. La Peur, c'est par exemple la peur d'être abandonné pour le bébé laissé tout seul dans son berceau, privé du contact physique avec la mère ; c'est la peur du père castrateur aussi ; et plus profondément, c'est la peur de naître qui éclate au grand jour dans les revécus de naissance, la peur de mourir, d'être disloqué et la peur de sentir son corps ou la peur de l'orgasme.

Bien sûr, quand on « traverse » une peur, quand on la revit assez intensément pour en sortir en dénouant le blocage qu'elle a créé, souvent éclate une grande colère contre le père, la mère ou la cause de cette peur. Ce qui peut faire dire que la peur cache toujours une agression. Mais pas toujours justement. Si la peur du père ou de la mère se résoud dans l'affrontement avec le père ou la mère, par contre la peur de naître se résoud dans la redécouverte de la respiration du nouveau-né et de son corps sans blocages ; la peur de sentir son corps se résoud dans le plaisir de sentir son corps ; la peur de l'orgasme se résoud dans l'orgasme.

Alors ? Y aurait-il une carence dans l'analyse Actionnelle par rapport aux autres psychothérapies ? Peut-être faut-il voir que l'Analyse Actionnelle n'est pas vraiment à mettre en parallèle avec les autres. C'est une thérapie qui doit permettre à l'individu de vivre dans cette société sans agression que veut être l'AA. Et dans une société sans agression, rien ne peut rappeler les peurs enfantines refoulées ; ce n'est plus un problème à résoudre. Symboliquement la communauté devient une grande maman dans les jupes de laquelle on n'a plus rien à craindre. Mais ça doit être dur de retourner vivre dans le monde après trois ou quatre ans dans l'AA : le monde doit faire sacrement peur. Je crois d'ailleurs que ça ne s'est jamais produit.

Otto Muehl

Otto, c'est le père-fondateur de l'AA. Au milieu de communards qui ont presque tous moins de 30 ans, il est le seul à afficher allègrement ses 54 ans. Avant de fonder la commune AA, Otto était un peintre connu en Autriche et leader d'un mouvement qu'il avait intitulé l'Actionnisme. Une fois, j'ai vu Otto faire une SD ; je crois que je n'avais jamais eu cette impression qu'en voyant un maître Zen faire du Tchaï-chi-chuan. Rayonnement, énergie, aura... chacun appellera ça comme il voudra. Sainteté, même... A Friedrichshof, j'ai entendu des scènes de la vie d'Otto qui me rappelait les vies de saints de mon enfance...

Les cigarettes

Une histoire de dingues. Une vraie affaire à l'AA. Tout le monde, ou presque, est « en manque » de cigarettes. Après le déjeuner, les visiteurs qui sont supposés pouvoir en acheter sont assaillis de « t'as pas une cigarette ? » , un peu comme les « t'as pas cent balles » du boulevard Saint-Michel. Il y a des gens qui ne fumaient pas avant de venir à l'AA et qui se mettent à fumer là-bas. Réponse de Thérèse à qui j'ai posé la question : « Bien sûr, c'est la marque d'une lésion orale mais nous en sommes très conscients. D'ailleurs nous avons décidé d'arrêter de fumer ; les cigarettes nous coûtent 15.000 shillings par mois et c'est absurde ». Effectivement, à table, les communards en discutaient beaucoup : « il paraît que tous ceux qui n'arrêtent pas de fumer redescendront dans le groupe ». Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est une manière pas très analytique de résoudre un traumatisme infantile...

Les enfants

Je crois que je n'avais jamais vu des gosses aussi rayonnants, capables à ce point de regarder les adultes d'égal à égal, sans soumission, sans « s'il te plaît », capables à la fois de jouer avec qui se présente et de ne pas avoir après l'attitude « collante » des gosses toujours en manque d'amour et d'affection.

Mais tout ça n'est pas tombé du ciel. Les enfants AA sont entourés de tous les soins du groupe. Les mères s'occupent beaucoup d'eux, dorment avec eux, leur donnent le sein aussi longtemps qu'ils le désirent - les gosses les plus vieux nés dans la Commune ont maintenant trois ans et tètent encore. Ils vivent en groupe, toujours en contact avec des adultes ; pendant les SD du soir, il y a toujours un moment où les enfants viennent danser au milieu du tapis. Et, à ce moment, la plupart des communards rayonnent de joie et de fierté comme des heureux pères...

La hiérarchie

Un des problèmes les plus soulevés par les détracteurs de l'AA. A Friedrichshof, les communards sont divisés en groupes 1, 2 et 3 puis 1A, 1B, 2A et 2B selon leur « degré de conscience ». Puis à l'intérieur de chaque groupe, les individus sont classés un par un selon la hiérarchie ; on est 3e ou 7e du groupe 2B. Je me suis amusé, au cours d'un repas, le deuxième jour, à essayer de deviner qui était dans le groupe 1 en cherchant ceux qui avaient l'air bien dans leur peau, ceux qui avaient un visage sans tension. Je ne me suis guère trompé. Autrement dit, pour moi, leur hiérarchie correspond à quelque chose. A quoi ? Je ne sais pas ; dans les couvents aussi, on voit des visages sans tension.

L'homosexualité

Pour l'AA, l'homosexualité vient d'un défaut de projection positive sur le parent du sexe opposé ; en tant que tel, c'est un traumatisme infantile et c'est donc susceptible d'être résolu dans la thérapie, comme tous les traumatismes. J'ai assez peur qu'on règle le problème de l'homosexualité ainsi en deux coups de cuillers à pot mais je dois reconnaître que pour les homosexuels exclusifs, bien souvent ce schéma est vrai. Ça ne les empêche pas de dire, à Friedrishchof : « ici, sur 150 personnes, il y a 150 homosexuels » ou même : « les seuls vrais homosexuels sont dans l'AAO car là seulement, les hommes s'aiment pour eux-mêmes, libérés de leurs projections ».

Les microbes

C'est la grande phobie obsessionnelle. A Friedrishchof, les maladies vénériennes sont aux premières loges. Tout visiteur qui arrive doit subir en long, en large et en travers des analyses. Ensuite, les chiottes, les lavabos, les heures de douche sont séparés, non seulement pour les visiteurs mais aussi entre les groupes 1, 2 et 3. Les visiteurs ne boivent jamais dans le verre d'un communard ; il n'est pas question de se passer une cigarette ; on ne doit pas s'asseoir à poil sur les coussins. Et malgré tout ça, les maladies vénériennes prolifèrent, surtout chez les communards nouvellement rentrés. Et quand tout a été soigné, il apparaît des variétés de mycoses nouvelles que les laboratoires de Vienne n'avaient jamais vues. (On me l'a dit, on me l'a démenti, je livre sous toutes réserves).

Alors ? Disons tout de suite que ce problème n'est pas unique : toutes les communautés que je connais qui se sont lancées dans la dissolution des couples et la libre sexualité ont rencontré, à des degrés divers, ce problème.

La première fois que j'ai entendu parler de cette phobie des microbes, j'ai pensé que tous ces gens n'avaient vraiment jamais entendu parler de Reich ni de l'aspect psychosomatique de toutes les maladies ; sur moi comme sur d'autres, chaque fois que j'ai rencontré une maladie vénérienne, j'ai pu relier ça à une fuite de la sexualité, à une défense corporelle que l'inconscient produirait. Beaucoup de filles, en particulier, qui n'arrivent pas à franchir le pas de refuser une relation que leur inconscient récuse - à braver le père, en quelque sorte - attrapent juste à ce moment-là une maladie vénérienne. Pour d'autres, c'est au moment où un certain épanouissement de la sexualité est sur le point d'arriver que les défenses inconscientes laissent proliférer le premier microbe venu.

En fait, l'important n'est pas tellement le microbe lui-même mais l'organisme sur lequel il se développe ou ne se développe pas.

Lorsque j'ai sorti tout ça au toubib de Friedrishchof, il m'a répondu que Reich était mort « mystique » tandis qu'eux gardaient les pieds sur terre... D'autres communards avaient des avis beaucoup plus nuancés ou même reconnaissaient qu'il s'agissait de défenses corporelles. Mais je n'ai pas vu ce problème traité en SD comme les autres défenses corporelles. Bref, là, ils en sont vraiment restés à Pasteur.


Voilà.
Mais tout évolue vite à l'AA. Peut-être que quand cet article paraîtra, des points en seront déjà dépassés. Alors, allez voir. Si j'avais à rédiger le guide Michelin de l'Autriche, je dirais que l'AA mérite un détour ; les petits déjeuners sont d'ailleurs délicieux...

Jean-François GERVET •

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